Impressions de fauconnerie
La chasse avec des oiseaux est un art ancestral, qui se pratique depuis plus de 4’000 ans. Née probablement dans les steppes d’asie centrale, cette pratique arrive en Europe vers le Vème siècle.
On distingue d’une part le haut vol, où le rapace attaque ses proies en plein vol, et qui se pratique principalement avec des faucons, d’où le terme de fauconnerie, et le bas vol, où le rapace chasse des proies au sol. Le bas vol est pratiqué avec des buses, éperviers et autours, d’où le terme d’autourserie.
Qu’est-ce que ça fait de pratiquer la chasse avec un oiseau de proie ?
C’est assez différent de ce que l’on peut imaginer, et très loin de ce que l’on peut voir dans les spectacles proposés en médiévales. Et c’est bien normal, car dans ces spectacles de volerie il s’agit de présenter les rapaces, et de les faire voler devant un public, alors que la pratique de la fauconnerie ou de l’autourserie implique un oiseau formé dans ce but, au mieux de sa forme … beaucoup de temps … et du gibier !
Alors comment vous décrire l’inexprimable ?
Peut-être en commençant par le trivial, pour tenter ensuite d’en approcher l’esprit.
Je pratique donc le bas vol depuis maintenant 3 ans. Après une formation intensive d’une semaine en Angleterre, et une semaine de chasse consacrée uniquement à l’observation, j’ai passé au total plus de 2 mois avec une buse de Harris sur le poing, sur le terrain au cœur de l’Ecosse. Des amis fauconniers ont la gentillesse de me servir de mentors. Ils me prêtent une buse, et nous partons en petite équipe, avec une ou deux buses, et un ou deux aigles, qui chasseront tour à tour pendant la journée.
Ma pratique se limite aux buses de Harris (oiseau originaire du sud des Etats-Unis), je n’ai pas l’expérience requise pour les aigles. Mais bien que les buses soient de taille moyenne, aucun de ces oiseaux n’est à traiter avec légèreté, leurs serres sont puissantes, et leur caractère bien trempé et agressif !
Il est important de savoir qu’un oiseau de proie n’est pas une peluche, ni un animal de compagnie. Il n’est pas affectueux, ne veut ni jouer, ni des câlins. Le fauconnier ne l’intéresse que dans la mesure où il lui fournit de la nourriture, ou des proies à chasser.
Pratiquer la chasse implique de se retrouver confronté à des animaux tués ou blessés. Il ne faut pas pratiquer la fauconnerie si on n’est pas en accord avec cette situation. Cela ne veut pas dire que je trouve cette partie agréable, mais il faut savoir la gérer. Ce n’est pas pour tout le monde.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le rapace n’a pas forcément un seul maître, et (à part pour les oiseaux de nuit) il est rare qu’on l’élève depuis l’éclosion de l’oisillon. C’est bien trop long à expliquer ici, mais ça dépend de l’espèce, de ce qu’on veut en faire (vol, chasse, élevage), de la philosophie du fauconnier, etc. Habituellement on le laisse d’abord avec ses parents, sans contact humain jusqu’au moment où on le sépare de ses congénères pour entamer sa formation.
La formation de l’oiseau se fait avec des renforcements positifs, aucune punition (qui serait d’ailleurs inutile, il ne comprendrait pas). Très peu de paroles, si ce n’est quelques sons spécifiques comme un cri pour lui signaler une proie, ou le sifflement de rappel au poing. Une fois l’oiseau formé, il s’agira de l’entrainer pour lui donner la forme physique requise pour chasser le gibier prévu.
Il est clair que l’oiseau sera plus enclin à travailler avec la personne qui lui est la plus familière et l’a entraîné, mais l’expérience montre qu’il est tout à fait possible de chasser avec des oiseaux qui ne nous appartiennent pas, et ça se passe en général très bien. Il faut bien entendu utiliser les mêmes techniques, s’adapter à l’oiseau, et rester très attentif. Ceci dit, mieux on connaît l’oiseau, ses compétences, ses goûts et son comportement, plus il est facile de comprendre ses attitudes, ses réactions, et de réagir en conséquence. Surtout que chaque oiseau a sa personnalité individuelle.
Il faut aussi savoir que les erreurs se paient, parfois cher. Une erreur du fauconnier peut causer une blessure ou la mort de l’oiseau, et peut aussi se solder par des serres plantées dans sa main (expérience douloureuse, croyez-moi) ou même dans le visage.
Une erreur de l’oiseau lors de la chasse peut se traduire par une blessure, ou même la mort du rapace. Il m’est arrivé de voir une buse saisir un lièvre, et se faire trainer par lui en un rodéo endiablé sur une centaine de mètres avant de finir la tête la première dans un terrier. Bien que sonnée, la buse s’en est tirée, étonnamment, avec juste quelques plumes froissées, mais cela aurait pu très mal finir.

Buse coursant un lièvre variable
En fait le rôle du fauconnier est d’assister le rapace, aussi bien pour dénicher le gibier que pour protéger l’oiseau lors de la capture de la proie. Les (grosses) buses de Harris avec lesquelles nous chassons pèsent environ 1.1 kg, alors que les lièvres peuvent peser le double, et tuer l’oiseau d’un coup de pattes arrières, il est donc vital de nous ruer sur le lieu de capture pour assurer la sécurité de l’oiseau, puis, si nécessaire, d’achever la proie pour éviter des souffrances inutiles.
Ensuite on aide l’oiseau à manger en ouvrant la carcasse et en l’éviscérant (les viscères peuvent rendre l’oiseau malade), tout en l’examinant au passage pour s’assurer que la proie n’est pas porteuse de maladies ou parasites.
Tout ceci se fait dans le respect de l’oiseau, du gibier, ainsi que de la faune locale.
Contrairement à la chasse avec des armes à feu, et à ce que pourrait suggérer la photo ci-dessus, en fauconnerie on capture très peu de proies, la plupart s’échappent sans mal. On cherche avant tout à vivre un moment intense, voir des beaux vols avec nos oiseaux, des courses poursuites spectaculaires, le tout dans une nature fabuleuse.
Dans la chasse, la capture du gibier est un aboutissement, satisfaisant pour l’oiseau comme le fauconnier, mais ce n’est pas une fin en soi. L’essentiel est à trouver dans la fabuleuse collaboration qui peut s’établir entre le fauconnier et le rapace. On est plus proche du travail avec un fauve que de la balade avec un chien ou la relation avec un chat.
A partir d’un certain moment on commence à comprendre ce que pense l’oiseau, par son attitude, son regard, sa façon de se tenir. On oublie la gestion de l’équipement, qui devient automatique, pour se concentrer sur la situation environnante, et le rapace. Plus tard on arrive à un certain ressenti, par le toucher. On devine où il en est rien qu’en étant attentif à sa façon de se tenir, de serrer ou non le gant. On commence à profiter simultanément du paysage, des odeurs, du vent. Une symbiose s’installe peu à peu entre la nature, le rapace, et soi, sans paroles.
Je vais conclure avec deux citations.
La première, du XIIIème, est de l’empereur Frédéric II, qui nous dit que l’utilité de la chasse est d’amener l’homme à « comprendre les manifestations de la nature par le biais des oiseaux ».
La deuxième est un petit texte d’une amie, Sandra, qui sans connaître la fauconnerie, a su trouver les mots justes pour en résumer l’essentiel :
Je perçois le lien quasi magique entre l’homme et l’oiseau qui permet à l’altérité de se confondre en une volonté, en un envol, dans une attention.
Je comprends ainsi cette attirance pour la fauconnerie dont j’ignore tout, mais où le respect, l’humilité, l’attention et la présence semblent régner. Cela me rappelle un ordre où ces valeurs sont mises en exergue.
Je vois cet art comme vivre le jeu de la Vie dans sa nature sauvage et primaire. Des vibrations anciennes qui nous racontent notre histoire.